Genèse d’une Rupture : Périple au cœur de La Shâdhiliyya (4)

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Un des Maîtres, qui fut présent durant de longues années en mes petits moments de retraite, lors que je m’asseyais auprès de lui, lors même que je ne le connaissais qu’à travers ses ouvrages, et que je me recueillais de Sa Lumière, au-delà du temps et de l’espace, avec une grande ignorance, je dois le concéder, mais en ce désir irrépressible d’aller boire à La Source, Ibn ‘Ata’ Allâh al Iskandari (1259-1309) faisait partie du programme de nos visites consacrées. Or, je pensais qu’il était enterré à Alexandrie, puisqu’il en était originaire (d’où son nom Al Iskandari) et non pas au Caire. Quelle ne fut alors ma surprise, quand au sortir du bus, l’on nous annonça que nous allions le rencontrer, en sa propre cellule de travail et de méditation, là où il reposait. Une grande émotion m’envahit et je regardai avec stupéfaction mon Amie. Il s’agit de Ibn ‘Ata’ Allâh ! ne cessais-je de lui répéter comme abasourdie. Je ne m’étais pas suffisamment préparée et me sentais affligée par cette négligence. Nous fîmes aussitôt la prière d’introduction, et nous gravîmes les escaliers avec vénération. Ô cher Saint de mon âme, tu as irrigué les moments de solitude et tu as suscité en mon cœur l’émerveillement. Combien de fois ai-je lu et relu ce bel ouvrage : La clef de la réalisation spirituelle et l’illumination des âmes ? Et Les Hikams ainsi que La Sagesse des maîtres soufis ? En entrant dans ce mausolée, très sobre au demeurant, je m’approchai du tombeau et appuyai mon front tout contre le caveau vitré. C’est alors qu’il se passa cette chose étrange : je ressentis L’Amour de Ibn ‘Ata’ Allâh m’envahir. Il ne s’agissait pas de mon Amour, élan que j’aurai pu éprouver, mais bien du sien. Cela m’emplissait, m’inondait, me submergeait depuis l’intérieur. Cela ne venait pas de moi, mais bien de lui. Je le sus sans pouvoir l’expliquer, mais je le sus de suite. Cet Amour me tint ainsi durant un long moment sans que je puisse bouger tandis que je fus prise d’une émotion indicible qui se transmuta assez rapidement en sanglots. Presque tout le groupe était sorti, mais il m’était impossible de les suivre. Quelque chose m’en empêchait et c’était Son Amour.

Au bout d’un moment, je parvins à lui parler et lui demander pardon pour notre irrévérence, tandis que je le remerciais de nous avoir tant et tant apporté. Je ne cessais ainsi de lui manifester notre gratitude. Je savais que nous étions chez lui, en Son Être de Lumière et que nous lui devions cette Reconnaissance et cette Révérence. Nous faisons partie de leur famille et chaque fois que nous visitons les Saints, nous devons faire comme s’ils étaient bel et bien vivants, car telle est leur réalité que nous oublions, hélas, bien souvent. Leur éclosion en L’Union Divine leur a donné de passer en L’Éternité de leur propre présence, de Sa Présence en Le Vivant. Tel est Le Flux de La Reliance et telle est La Réalité de La Maisonnée…

Les quatre éléments

Les quatre éléments, les quatre points cardinaux, les quatre saisons, les quatre parties du jour, les quatre poèmes, les quatre complexions de l’homme, les quatre figures du jeu de cartes, les quatre cavaliers de l’Apocalypse… Le 4 est le symbole de la construction, de la réalisation, du concret, de l’ordre, de la stabilité, de l’organisation mais aussi de l’intransigeance, de la rigidité, de l’entêtement, du déséquilibre, de l’obsession, du pessimisme… C’est le nombre de la terre-matière, du réel tangible.

Les quatre éléments
 

Pour les anciens Grecs, toute substance est un mélange de quatre éléments: air, eau, feu et terre. Vingt siècles durant, cette thèse est restée ancrée dans la psyché du monde occidental. Nous la devons plus précisément à Empédocle (Ve siècle av. J.-C.), cautionné par Aristote et Platon, qui concevait la réalité comme éternelle, les événements étant le résultat de deux forces opposées : la force d’attraction de l’amour et de l’harmonie qui pousse les éléments à s’unir, et la force de répulsion, issue de la haine, qui décompose les choses en ses éléments constitutifs, processus dans lequel les éléments conservent leur masse et leurs propriétés. De même les forces conservent leurs puissances. Les chimistes du XVIIIe siècle réfuteront cette théorie au profit de celle d’un univers composé d’une multitude d’éléments.

Selon Anaxagore de Clazomènes (500-428 av. J.-C.), un philosophe présocratique (de fait, le premier philosophe à s’établir à Athènes, où il eut Périclès et Euripide comme élèves) : Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau. Une formulation reprise par Lavoisier (1743-1794) : Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Empédocle, Anaxagore et Lavoisier 
 
Selon le philosophe chinois Zou Yan (-305 à -240), toute substance est un mélange de cinq éléments : la Terre, qui domine l’Eau car elle peut l’endiguer ; l’Eau, qui domine le Feu car elle peut l’éteindre ; le Feu qui domine le Métal car il peut le fondre ; le Métal, qui domine le Bois car il peut le tailler ; le Bois, qui domine la Terre car il peut la retourner. 

Ces éléments interagissent grâce à deux principes opposés : le Yang (chaleur, ardeur, soleil, virilité) et le Yin (froid, humidité, obscurité, féminité).

Les quatre éléments alchimiques de la Philosophia reformata (1622) de Johann Daniel Mylius représentant les quatre étapes de l’opus alchimique. De gauche à droite, la terre, l’eau, l’air et le feu.

Note :
La première illustration, ainsi que celles ci-dessous, sont des esquisses de Charles Le Brun (1619-1690), premier peintre du roi Louis XIV, directeur de l’Académie royale de Peinture et de Sculpture, et de la Manufacture royale des Gobelins. Il s’est surtout illustré dans la décoration du château de Versailles et de la galerie des Glaces.
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Les quatre complexions de l’homme
Le Colérique, le Sanguin, le Mélancolique et le Flegmatique
 
Les quatre parties du jour
Le Matin, le Midi, le Soir et la Nuit
 
Les quatre poèmes
Le Lyrique, l’Héroïque, le Pastoral et le Satirique
 
Les quatre saisons
Le Printemps, l’Été, l’Automne et l’Hiver

 

L’autophagie selon Georges Bernanos

Georges-BernanosLe monde moderne ou l’espèce de civilisation mécanique et concentrationnaire que nous appelons de ce nom, est en train, non pas de se sauver, sans doute, je m’excuse d’avoir employé ce mot, mais de subsister encore aux dépens de l’homme, aux dépens de millions et de millions d’hommes massacrés, torturés, emprisonnés, affamés. Aux dépens de millions d’hommes, soit, mais encore aux dépens du pain, du vin, des fleuves, des forêts, des villes illustres croulant l’une après l’autre sous les bombes. Ce qui m’épouvante – Dieu veuille que je puisse vous faire partager mon épouvante ! – ce n’est pas que le monde moderne détruise tout, c’est qu’il ne s’enrichisse nullement de ce qu’il détruit. En détruisant, il se consomme. Cette civilisation est une civilisation de consommation, qui durera aussi longtemps qu’il y aura quelque chose à consommer.

Georges Bernanos (1888-1948), L’esprit européen, Septembre 1946, in La liberté pour quoi faire ? Paris, Gallimard, p. 200.

Lire aussi L’autophagie du monde

La notion de peine chez les soufis : l’école d’Ibn ‘Arabi

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Ce qui suit est un article de grand valeur, fruit d’un travail indubitablement minutieux, et j’en remercie infiniment son auteur Reza Feiz.

 

Cet exposé est une invitation pour mêler un peu de rêve et de poésie à la rigueur de la réalité juridique. C’est également une tentative, comme M. DELMAS-MARTY l’a souligné, d’aller dans l’enracinement d’une culture pour permettre d’accéder à l’universel [1]
C’est pour cela que j’ai choisi, au sein de l’Islam, le courant le plus authentique et le plus original, mais aussi le plus universel – à savoir le soufisme – et parmi les soufis, j’ai choisi la figure la plus célèbre et la plus représentative : le Sheykh-al-Akbar (le plus grand maître) IBN ‘ARABI [2]
Le titre de cet exposé présente, en apparence, un paradoxe. Entendre le mot « peine » dans la bouche d’un soufi peut paraître surprenant. En effet, le discours des soufis n’est, le plus souvent, qu’amour et sacrifice comme en témoignent leurs poèmes et leurs chefs-d’œuvre, véritables hymnes à l’amour :

« Je n’ai entendu plus douce parole que l’Amour.
Seul souvenir qui reste de la course de la coupole céleste. »

HAFEZ, poète mystique persan (1320-1389)

En réalité, soufisme et amour ne font qu’un. Le soufi n’est qu’amour ; sa vie, n’est que l’expression de l’amour, « comme le sourire est l’expression de la joie » dit RUMI (1207-1273), autre poète mystique. Par conséquent, entendre parler de peines par un soufi peut sembler paradoxal.

IBN ‘ARABI, en racontant la vie de deux de ses maîtres, dit du premier que : « Cet homme de Ceuta était un traditionaliste [3] et un soufi. Etre les deux à la fois est une des choses des plus étonnantes ! ». Et à propos de l’autre, il dit : « Il vivait à Séville. C’était un juriste et un ascète. Et cela aussi est étonnant. On ne rencontre jamais un juriste ascète. » [4]
Cette confusion vient souvent du fait que les soufis ne sont pas des juristes ou, inversement, que les juristes méconnaissent le soufisme. Or, le cas d’IBN ‘ARABI qui est à la fois un jurisconsulte, un traditionaliste et un grand gnostique, facilite la conciliation entre théologie juridique et soufisme.

Je tente donc dans cet exposé de présenter la position d’IBN ‘ARABI à propos des peines légales et, par corollaire, de la dignité humaine à travers deux de ses œuvres majeures : Futuhat-al Mekkiya (Les Révélations Mecquoises) et Fusus-al Hikam (La Sagesse des Prophètes) [5]
Ce dernier, un livre très dense qui a été achevé vers la fin de sa vie, est l’œuvre majeure d’IBN ‘ARABI qui a fait l’objet de beaucoup de commentaires célèbres.

Avant d’aller plus loin dans mon exposé, à propos d’IBN ‘ARABI, j’aimerais présenter en quelques lignes la vie de ce grand soufi et savant. SHEYKH MUHYI AL DIN IBN ‘ARABI est né en 1165 à Murcie en Andalousie. Son père était un haut fonctionnaire de l’Etat. Fuyant les troubles politiques locaux, sa famille s’installe à Séville. Le jeune IBN ‘ARABI grandit dans cette ville de l’Espagne musulmane. Très jeune encore, il embrasse la voie soufie et rompt définitivement avec le pouvoir officiel et le monde. Il rencontre de nombreux maîtres ainsi que de grands savants dont le célèbre philosophe AVERROES (cette rencontre historique entre le jeune IBN ‘ARABI et le célèbre philosophe est minutieusement racontée par IBN ‘ARABI lui-même dans ses Futuhat) [6]
Très tôt, il commence à voyager vers le Maghreb, la Tunisie, Fez, l’Algérie, et puis le Magchregh, vers l’Egypte et fait bien entendu le pèlerinage à la Mecque, ville où lui ont été inspirées les Futuhat, les Révélations Mecquoises. Peu de temps avant la « Reconquista » espagnole, il part pour l’Anatolie où il rencontre celui qui deviendra son fils adoptif et son meilleur disciple ainsi que le meilleur commentateur de ses œuvres, SADR-UL-DIN QUNAVI. C’est avec lui et les membres de sa famille qu’il s’installe définitivement à Damas à l’époque du sultan al Zaher, fils du célèbre Saladin. Après avoir laissé une œuvre colossale de plus de 400 ouvrages, il quitte ce monde en 1240 dans cette ville où son mausolée est toujours vénéré sur la colline de Salahiah.

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Le Hsin-Hsin-Ming (7) et fin

symbole-bouddhisme-noeud-eternel
Symbole bouddhiste du Nœud éternel (ou nœud sans fin) représentant la dépendance et l’interdépendance de tous les phénomènes, ainsi que la loi de cause à effet et l’union de la compassion et de la sagesse.

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Le Xinxin Ming ou Hsin-Hsin-Ming (Inscrit sur l’esprit croyant) est le nom chinois d’un poème du bouddhisme zen attribué au patriarche chinois Sengcan au VIe siècle. Ce plus ancien texte sacré du zen est basé sur l’enseignement de la non-dualité. En voici la dernière partie.
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L’infiniment petit est aussi vaste que peut l’être l’immensité,
Lorsque les conditions extérieures sont oubliées ;
L’infiniment grand est aussi petit que l’infiniment petit peut l’être,
Lorsque les limites objectives sont reléguées hors de la vue.

Ce qui est est la même chose que ce qui n’est pas.
Ce qui n’est pas est la même chose que ce qui est :
Lorsque cet état de choses manque de se produire,
Ne vous attardez surtout pas.

Un en tout,
Tout en un.
Si seulement cela est réalisé,
Ne vous tourmentez plus sur votre imperfection !

L’esprit croyant n’est pas divisé,
Et indivisé est l’esprit croyant.
C’est là que les mots sont impuissants,
Car cela n’est pas du passé, de l’avenir ni du présent.

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Cité par Daisetz Teitaro Suzuki (1870-1966) en son Essais sur le Bouddhisme Zen, tome 1
traduit sous la direction de Jean Herbert (1897-1980).
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Nous proposons au lecteur un lien vers une traduction sans doute moins difficile d’accès :

Xin Xin Ming de Seng Ts’an Sosan

Aparté (3)

сонная улитка

Sans pratique, il n’est aucun processus alchimique de transformation, ni même aucune ouverture spirituelle possible. Tout au plus serons-nous à calquer des connaissances spirituelles et à les projeter sur notre mental, gourmand de toutes sortes de friandises. Que préférez-vous entendre : des paroles au pouvoir hypnotisant, des paroles soporifiques ou bien des vérités cuisantes mais pourtant toutes de bénéfice ? La frilosité humaine est assez étonnante. Une frilosité au bon saupoudrage d’humanisme épuisé qui voit le monde corrompu à son image ? Une minute de méditation vaut plus que toutes les promesses de ce monde. Il est étonnant d’entendre de tels propos, pourtant, ce monde est bel et bien corrompu. Aujourd’hui, La Terre Elle-même s’aligne sur notre propre projection … et actes, il faut oser le dire. Bien sûr au détour d’une rue, nous rencontrons les simples gens, ceux que j’aime tout particulièrement rencontrer, vrais et brutes tout à la fois. Ils sont certainement les plus à ne pas vous épargner. Ils vous renvoient à votre réalité, ces petites gens dont le cœur reste suspendu quelque part flottant dans votre jardin secret, sans besoin grand de rien exprimer. Et puis voilà que l’on fait la Rencontre d’un Sage, ce même Sage assis durant de nombreuses années, petit, voûté, éthéré de concentricité au sein du noyau Cœur, et il ne vous dit pas que ce monde est en sa phase culminante. Il vous regarde et vous parle si gentiment que vous vous sentez diminué : peu parviennent à L’Ecoute. Le corps se raidit des raideurs du cœur. La vision est semblable à une vue fulgurante retrouvée au sein des ténèbres. Observe la courbure naturelle. Le dos même du moindre insecte est à te parler. Vois la fourmi, observe le bourdon, regarde l’escargot. Ils sont là pour nous rappeler. Entends le vent dans les branchages et les feuilles de lui répondre. Voici que surgissent à la surface les rides imperceptibles de la libellule, puis au loin le papillon et ton âme devient le miroir des mille et un reflets parcourant la légèreté soyeuse. Soyez bons, soyez vertueux, soyez sincères, soyez à l’écoute. Le Vent lisse L’Eau de votre âme. Ne demeurez pas ici. Quittez ce monde. Quittez-le avant qu’il ne vous quitte. Aucune image ne doit  y demeurer. Libérez-vous des images, libérez-vous des images*…


* Ici image est à désigner toutes les projections mentales et toutes les identifications.

Apocalypsis 4 – Grammatici certant

Jean-François_Millet_-_L'Homme_à_la_houeL’homme à la houe, peinture de Jean-François Millet (1814-1875)

 

La guerre ne survient pas d’un tort et d’une raison
Qui s’opposent mais de deux raisons qui s’affrontent.
L’on pourra de tout faire docte péroraison
Et chercher esprits qui dans notre sens abondent,

Il n’en demeure pas moins que toute situation
Conflictuelle est confrontation viscérale
De survie. Les idées sont les fluctuations
D’une même logique dont la nature est carcérale :

Plier l’autre à ses vues et sa volonté.
C’est bien pour cela que les hommes ont fomenté
Guerres et révolutions, en armes ou en paroles.

Ô pauvre cloche ! que n’es-tu restée à piocher
Ta terre, même ingrate, au lieu de t’accrocher
Aux disputes d’un monde dont l’Univers se désole !

 

Frère Eugène

5.1.3

Grammatici certant : « Les savants ne sont pas d’accord entre eux. »